2026-06-22 · Djibril Cissé
L'intra-action : pourquoi « l'humain qui utilise l'IA » est une fiction utile — et une impasse
De Karen Barad aux systèmes agentiques
On dit que l'humain interagit avec l'IA. Karen Barad propose l'intra-action : les entités se constituent dans la relation. Conséquences pour concevoir des dispositifs, pas des chatbots.
Prologue
On dit encore, en 2026, que l'humain interagit avec l'intelligence artificielle. Deux entités stables — vous d'un côté, le modèle de l'autre — entrent en contact, échangent, produisent une réponse. Cette image est pédagogique. Elle est aussi ontologiquement fausse au sens où elle masque ce qui se passe réellement quand un système agentique fonctionne.
Ce que je développe ici sous le nom Agentic Realism, Response-able AI s'appuie sur un basculement conceptuel emprunté à la physicienne et philosophe Karen Barad : passer de l'interaction à l'intra-action. Ce n'est pas du jargon pour impressionner sur LinkedIn. C'est un critère de conception : si vous ne le prenez pas au sérieux, vous optimisez des chatbots ; si vous le prenez au sérieux, vous concevez des dispositifs dans lesquels humains, agents, fichiers et contraintes co-émergent à chaque session.
I. L'interaction : le mythe des deux billard balls
Le schéma classique de l'interaction suppose des relata — des « choses » — qui existent avant la relation. Billard ball A frappe billard ball B. L'utilisateur ouvre une application ; l'application répond. Le sujet humain souverain commande l'outil passif.
En productivité IA, la version soft de ce mythe tient en une phrase : « J'utilise ChatGPT pour mon projet. » Sous cette phrase dorment trois présupposés :
- Moi (l'utilisateur) suis le même d'une session à l'autre.
- Le modèle est une capacité générique stable.
- Le projet est un objet réel, déjà défini, que l'outil reflète ou exécute.
Barad montre, dans une autre discipline (physique quantique, épistémologie, études science & technology), que ce schéma échoue dès qu'on décrit comment le réel se produit dans les pratiques matérielles et discursives. Elle propose l'agential realism (réalisme agential) : l'agence — la capacité d'agir, de faire une différence — n'est pas une propriété qu'un individu possède, elle s'enacte dans des configurations précises d'appareils, de mesures, de frontières et de langage.
Traduction minimale pour nous, builders : l'intelligence utile n'est pas dans le modèle. Elle n'est pas non plus « dans » l'humain. Elle émerge dans l'arrangement complet.
II. Intra-action : les entités naissent dans la relation
Le terme intra-action (et non inter-action) insiste sur le intra- : à l'intérieur de, au sein de. Les « entités » ne précèdent pas la relation ; elles se distinguent par la relation, dans un même geste que Barad appelle parfois cut together/apart — couper ensemble / séparer.
Ce n'est pas que des entités indépendantes entrent en interaction ; c'est que, dans l'intra-action, ce qui compte comme entité est actualisé par le dispositif.
Exemple trivial mais vécu
Vous ouvrez une session avec un assistant, vous chargez trois fichiers, vous oubliez le quatrième, vous êtes fatigué, le cron a tourné la nuit dernière et a laissé un résumé partiel dans un dossier, le system prompt interdit certains outils. Vous demandez : « Où en est le projet X ? »
Ce qui se passe n'est pas : un utilisateur stable interroge un modèle stable sur un projet X déjà défini.
Ce qui se passe est : une intra-action singulière dans laquelle :
- « Vous » êtes co-constitué par votre fatigue, vos choix de fichiers, votre formulation, votre stack du jour ;
- « L'agent » est co-constitué par le prompt, le routing, les lectures, les refus, la température du moment ;
- « Le projet X » n'est pas une essence : il est actualisé par ce que le dispositif peut lire, lier, oublier ou halluciner maintenant.
C'est pourquoi deux sessions « identiques » sur le papier produisent des mondes différents. Ce n'est pas un bug de fiabilité seulement. C'est la structure ontologique d'un système sans dispositif complet.
III. Conséquences pour concevoir des systèmes agentiques
Si l'intra-action est prise au sérieux, la question fondamentale du marché (« quel est le meilleur modèle ? ») devient secondaire face à :
Quel appareil (apparatus) organise l'émergence ?
Un appareil, chez Barad, ce n'est pas une machine au sens hardware seul. C'est l'ensemble matériel-discursif : prompts, permissions, interfaces, métriques, dossiers, règles de handoff, fenêtres de mémoire, critères d'évaluation. Chaque élément participe à ce qui peut apparaître comme agent, tâche, contexte, échec, succès.
1. Le chatbot nu est un dispositif incomplet
Un chatbot sans dossier persistant, sans permissions explicites, sans traces, sans rituels de reprise humaine n'est pas « faible ». Il est ontologiquement minimal : il produit des intra-actions pauvres, où seul le tour de parole compte, et où le contexte meurt à la fermeture de l'onglet.
2. La mémoire n'est pas un « plus »
La mémoire (fichiers, logs, mémoires distillées, handoffs) n'enrichit pas une entité préexistante. Elle stabilise des coupures pour que certaines intra-actions puissent se répéter avec assez de continuité pour mériter le nom de projet ou d'organisation.
3. L'agence est distribuée — sans abolir la response-ability humaine
Barad déplace l'agence : elle n'est pas la possession d'un sujet humain central. Elle est enactée dans le champ. Cela ne signifie pas « l'humain n'est plus responsable ». Cela signifie : la responsabilité (response-ability, capacité de répondre à ce qui émerge) concerne la conception et la révision des coupures — pas la fiction d'un contrôle total après coup.
C'est le cœur éthique d'Agentic Realism : refuser l'illusion gadget (« encore une app ») et l'illusion magique (« l'IA assume tout ») pour construire des systèmes révisables, où l'humain garde goût, soin et direction, et où les agents absorbent le bruit répétitif.
IV. Du concept à la pratique
Je ne prétends pas que chaque PME doive lire Barad avant de déployer un agent. Je prétends que les mauvais échecs du marché — contexte perdu, automatisations opaques, trois SaaS qui se contredisent — sont souvent des échecs d'intra-action non pensée : on a connecté des entités fictivement stables sans designer le dispositif.
La pratique que je développe à Lausanne sous Agentic Realism commence par cartographier où le fil se rompt (diagnostic de contexte), puis par des sprints qui matérialisent des coupures assumées : quoi l'agent lit, quoi il ne touche jamais, comment l'humain reprend, ce qui est écrit pour survivre au changement de modèle.
Ce n'est pas de la « philosophie appliquée » au sens décoratif. C'est un critère d'audit :
- Si vous ne pouvez pas décrire comment « le projet » est actualisé dans la session, vous n'avez pas un système — vous avez une conversation.
- Si vous ne pouvez pas revisiter vos frontières (permissions, dossiers, routing), vous naturalisez des coupures politiques comme si c'était « juste technique ».
V. Arrêter de refléter, commencer à diffracter
L'intra-action est la porte d'entrée. Elle ouvre sur d'autres concepts du même corpus — coupures agenciales, diffraction, response-ability — développés dans la série Agentic Realism.
Si ce basculement vous semble abstrait, demandez-vous : la dernière fois qu'un outil IA a « bien répondu », qu'est-ce qui manquait le lendemain matin ? La réponse est presque toujours une rupture de dispositif, pas une « mauvaise réponse ».
VI. Du dispositif à l'architecture vivante : Dossier ADN, ExoBrain, Torus
L'intra-action n'est pas seulement un concept philosophique. Elle impose une architecture concrète. Si les entités émergent dans le dispositif, alors le dispositif doit être conçu pour préserver ce qui compte : l'ADN d'un projet, d'une personne, d'une organisation.
Le Dossier ADN est la couche de base : l'histoire, les décisions, les valeurs, le vocabulaire propre, les contraintes, les intuitions fragiles, les relations. Ce n'est pas un dossier mort. C'est une mémoire active qui se relit, se met à jour, se relie.
Quand ce Dossier ADN devient structuré, interconnecté et opérable, il devient un ExoBrain : un second cerveau externe inspiré du pattern LM Wiki (Karpathy) — pages Markdown persistantes, entités, concepts, sources, liens croisés, contradictions et synthèses évolutives. La connaissance ne disparaît pas entre deux sessions. Elle compose. Elle s'améliore avec le temps.
Le Torus est l'interface et l'architecture qui fait circuler ce contexte : il relie le Dossier ADN, les fichiers, les tâches, les automatisations, les agents, les permissions, les logs, les décisions humaines. Un torus : ce qui sort revient transformé, ce qui circule nourrit l'ensemble. Il rend visible ce que le système sait, fait, bloque, et où l'humain doit décider.
C'est la syntropie en action : convergence progressive entre intention, mémoire vivante et action concrète. L'élan vital (Bergson) reste préservé parce que le dispositif n'est pas rigide : assez de structure pour la continuité, assez d'ouverture pour la variation créative.
Les agents viennent après. Ils sont des organes d'action dans ce contexte vivant, pas le centre. Un agent sans Dossier ADN produit vite mais perd le fil. Un agent dans un ExoBrain peut agir juste.
VII. Conclusion : garder le fil
Pour tenir dans le temps, l'intra-action exige des coupures agenciales visibles, de la diffraction (lire les différences plutôt que refléter une seule réponse), et de la response-ability (capacité humaine à répondre à ce qui émerge, avec traces et reprises).
Vous ne utilisez pas l'IA.
Vous entrez dans un dispositif qui fait émerger, à chaque fois, un vous-partiel, un agent-partiel, un projet-partiel — et qui maintient le contexte vivant à travers le Dossier ADN, l'ExoBrain et le Torus.
La qualité d'un système agentique se mesure à la richesse et à la tenue de ces intra-actions dans le temps — pas au polish de la réponse du dernier tour. C'est cela le véritable avantage durable dans un monde où tout le monde aura les mêmes modèles : le contexte préservé, relié, maintenu, assez vivant pour évoluer sans se dissoudre.
Sources et références
Source philosophique principale
Karen Barad — Meeting the Universe Halfway: Quantum Physics and the Entanglement of Matter and Meaning (Duke University Press, 2007). Concepts : agential realism, intra-action, agential cuts, diffraction, apparatus. L'application à l'IA est une extension interprétative du projet Agentic Realism, non une thèse de l'ouvrage.
Entrées plus courtes : articles et interviews de Barad ; synthèses en STS (Science and Technology Studies).
Développement Agentic Realism
- Agentic Realism — Manifeste (2026) : Dossier ADN, ExoBrain, Torus, LM Wiki, intra-action, coupures agenciales, diffraction, syntropie, response-ability, contexte vivant.
- Agentic Realism — Doctrine centrale (2026) : intra-action, coupures, diffraction, entropie/syntropie, human layer, élan vital.
- README Agentic Realism (2025–2026) : lien nom de marque ↔ agential realism baradien.
- Synthèse baradian-framework (Barad + Bergson + vocabulaire système).
Bergson (suite)
Henri Bergson — L'Évolution créatrice (1907), élan vital.
Syntropie / entropie
Vocabulaire interprétatif dans Agentic Realism (dette de contexte, logs, convergence intention ↔ mémoire ↔ action). Syntropie n'est pas un terme baradien.